Dans la gestion d’une administration publique, trois piliers sont indissociables : le secret d’État, la gouvernance et les procédures d’exécution. Pourtant, en Guinée, nous assistons à une dérive devenue routinière : la transformation de la haute fonction publique en spectacle numérique.
Il est désormais possible de suivre, depuis Boston ou ailleurs, le compte-rendu exhaustif des réunions stratégiques avant même que les décisions ne soient actées, souvent par le biais de Secrétaires Généraux ou de conseillers en quête de « likes » et de validation sociale.
Le contraste avec le secteur privé global : IBM, Dell/EMC, Hitachi
Mon expérience au sein de structures comme IBM, Dell/EMC, Hitachi ou Ricoh permet de souligner l’aberration de cette pratique. Dans ces multinationales, l’information est un actif stratégique protégé par des protocoles rigoureux :
La protection des données : La divulgation de notes de service ou de décisions internes sur des plateformes publiques est une faute lourde.
Les conséquences juridiques : Un employé qui exposerait les délibérations d’un comité de direction ne risquerait pas seulement son poste, mais des poursuites judiciaires fermes pour violation de clause de confidentialité et préjudice commercial.
La culture de la discrétion : Chez Hitachi ou Ricoh, le respect de la hiérarchie et du silence opérationnel est le fondement même de l’efficacité.
On n’expose pas le processus de décision pour « prouver » que l’on travaille ; le travail se prouve par le résultat, non par la mise en scène.
Une exception guinéenne dangereuse
Alors que dans des États modèles de rigueur comme le Japon, Singapour ou les deux Corées, la fuite d’une liste ministérielle ou d’un décret avant sa signature officielle serait traitée comme une crise de sécurité nationale, elle est devenue en Guinée un outil de communication personnelle.
Cette course à la visibilité, souvent menée par des cadres arborant des titres de « docteurs », soulève une question de fond : l’autorité administrative cherche-t-elle à servir l’État ou à nourrir une clientèle numérique ?
Propositions de solutions : Pour une culture de la responsabilité
Pour restaurer la dignité de l’administration publique, il est impératif d’instaurer un cadre coercitif :
Sanctions administratives automatiques : Toute infraction, même involontaire, au devoir de réserve doit faire l’objet d’un avertissement formel ou d’une suspension.
Poursuites judiciaires : Les divulgations volontaires et répétées de documents confidentiels ou de délibérations internes doivent être qualifiées de trahison des intérêts de l’État et passibles de poursuites devant les tribunaux compétents.
Charte d’éthique numérique : Interdire formellement aux hauts fonctionnaires la publication de détails opérationnels sur leurs comptes personnels (Facebook, X, etc.) au profit des canaux de communication officiels de l’État.
La valeur stratégique du secret d’État : Un levier de puissance et de confiance
Le secret d’État ne doit pas être perçu comme une volonté d’opacité, mais comme un instrument de performance administrative et de souveraineté. L’adoption d’une discipline de fer en matière de communication apporte trois bénéfices majeurs à la nation :
A. La crédibilité diplomatique et l’attractivité des investissements
Comme au sein de Dell/EMC ou de Hitachi, la confidentialité est le socle de la confiance. Lorsqu’un partenaire étranger ou un investisseur institutionnel constate que les délibérations sont jetées en pâture sur Facebook, il perçoit l’État comme un environnement « instable » et « poreux ».
Le gain : En garantissant le secret, l’État rassure ses partenaires stratégiques. Cela permet de négocier des accords miniers ou des traités de coopération dans un environnement sécurisé, où la parole de l’État reste souveraine jusqu’à l’annonce officielle.
B. L’efficacité et la sérénité du processus décisionnel
La gestion de l’État exige un « temps de maturation ». Si chaque étape d’une réflexion ministérielle est fuitée pour obtenir des « likes », le décideur se retrouve sous la pression constante de l’opinion publique avant même d’avoir finalisé sa stratégie.
Le gain : Le silence permet aux cadres et aux ministres de débattre contradictoirement, d’explorer des options impopulaires mais nécessaires, sans peur d’être jugés prématurément. C’est ce qui permet aux administrations du Japon ou de la Corée du Sud de produire des politiques publiques cohérentes et réfléchies.
C. La protection de l’autorité et de la hiérarchie
Dans toute structure organisée, qu’elle soit une multinationale comme IBM ou une administration publique, l’information est une forme de pouvoir. Sa divulgation anarchique par des subalternes (conseillers, secrétaires généraux) érode l’autorité du sommet de l’État.
Le gain : En centralisant et en verrouillant l’information, l’État restaure la solennité de la décision publique. L’annonce officielle redevient un événement d’autorité, et non la simple confirmation d’une rumeur qui circulait déjà sur WhatsApp ou Facebook.
Rappel historique : dans les traditions impériales japonaises ou même dans l’organisation des anciens empires ouest-africains, le conseil du souverain était un espace sacré. La trahison du secret était synonyme de bannissement ou d’exile.
Par Aliou Niane








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